Entrevue avec Laurence Jalbert

Article par Annabelle Lacroix

Laurence Jalbert fait partie du paysage musical québécois depuis plus de 40 ans et sa renommée n’est plus à faire. Son plus récent album « Au pays de Nana Mouskouri » connaît un franc succès depuis sa sortie et Espace Country a eu la chance de lui parler pour prendre de ses nouvelles.

Tout d’abord, comment vas-tu malgré la situation difficile des derniers mois?

Somme tout, je vais bien depuis le début [de la pandémie]. Là où je m’en fais beaucoup, c’est pour l’avenir des arts vivants bien sûr. […] L’autre jour, j’avais une longue journée de tournage et je devais chanter une chanson accompagnée par un pianiste avec qui j’ai travaillé pendant longtemps. J’étais tellement heureuse que l’équipe de tournage nous demande de la faire à peu près huit fois pour avoir différents plans! Enfin, je chantais vraiment! Je regardais mon pianiste : on était bien et on trippait! 

Tu as fait partie de la tournée TD musiparc cet été. Comment as-tu trouvé ton expérience ?

Ça s’est super bien passé! Les premières fois, y’a un drôle de décalage parce qu’il n’y a pas de son en avant. Normalement, quand tu fais un spectacle extérieur, le son est projeté en avant pour la foule. Mais là, le son sortait des voitures. Ça prend des écouteurs pour entendre ce qu’il se passe. J’étais jumelée avec ma bonne amie Geneviève Jodoin et c’est elle qui commençait le spectacle. Elle a déjà fait mes premières parties. J’ai pris beaucoup de gens pour des premières parties et pour qui ça va bien aujourd’hui. Je suis très contente de ça. […] Alors, elle entrait sur scène avant moi, j’avais mes écouteurs dans les oreilles et j’entends : « Mesdames et messieurs, Geneviève Jodoin! » Et là, tu entends : « Pout pout pout ! » La première fois, je pense que j’aurais pu mettre ma mâchoire sur des roulettes tellement que j’avais la bouche grande ouverte! Ha Ha! 

Mais au fil des spectacles, les gens étaient de plus en plus habitués et ils s’étaient adaptés. lls apportaient des speakers bluetooth qu’ils mettaient sur le devant de leur voiture et des chaises de camping. Chaque famille était proche de sa voiture, la distanciation était respectée bien sûr. Au moins, là tu voyais du monde! J’avais la chance de faire travailler mes musiciens et mes techniciens et j’avais tellement de fun avec eux autres! En mars, quand ça a été décrété, je revenais de donner des spectacles en Floride. Donc, c’est sûr qu’on a tous été isolés chacun de notre bord en quarantaine. Ça a commencé raide mais ça a commencé comme ça! De ne pas pouvoir faire travailler mon monde, c’est ce que je trouve le plus difficile. […]

L’an dernier, tu lançais un nouvel album intitulé « Au pays de Nana Mouskouri » qui regroupe 13 chansons de son répertoire dans un univers country et folk. Comment est venue l’idée de faire cet album-hommage? 

J’ai le même agent que Mario Pelchat et Paul Daraîche, Michel Gratton, et on travaille souvent ensemble depuis des années. À trois, on a trouvé une façon de faire travailler nos musiciens et nos techniciens à l’année. Comme on a le même agent, il s’arrange pour faire travailler tout le monde. C’est génial! On a trouvé une façon de faire pour que ces gens-là gagnent leur vie. 

Tout ça pour dire que je travaille souvent avec Mario et il avait parlé à Michel Gratton d’un projet. Sur les entrefaites, j’ai parlé avec Michel pour régler des dossiers et il m’a dit que Mario aimerait faire un concept d’album entièrement dédié à Nana Mouskouri. 

Là, je lance : « Michel ! Michel, je sais qu’il y a deux semaines je t’ai dit que je ne voulais plus sortir d’album, que ça ne m’intéressait plus, que je donne des shows, que c’est ça que je veux faire et pour moi le sens de mon métier, c’est d’être devant les gens et de faire travailler mon monde. Je t’ai tout dit ça… Mais je veux ce projet-là! » Donnez-moi n’importe quelle chanson de Nana Mouskouri, je la chante au complet. Nana Mouskouri, c’est ma mère que j’ai perdu il y a 20 ans. C’est ma mère qui écoutait ça durant sa seule journée de congé, le dimanche. Ma mère a travaillé toute sa vie. Mais, durant sa journée de congé, elle faisait tout : ménage, lavage, popote. Et elle écoutait en fond tout le temps Nana Mouskouri. Elle changeait les lits et elle chantait « Je finirai par l’oublier ». Il fallait que ce soit moi! 

Mario m’appelle deux minutes après. Il me dit : « Quelle bonne idée Laurence! C’est pas un album d’imitation que je voulais. Avec ta voix, avec ta façon d’être, avec ta personnalité musicale, c’est sûr que ce sera un hommage, ce ne sera pas une copie! » Je suis entrée en studio avec les photos de ma maman. Elle m’a accompagné tout le long et je n’avais que des amis [sur ce projet]. Paul, Mario, Annie et Maxime sont venus chanter sur une tonne de chansons. 

Comment s’est passé l’enregistrement de l’album? 

Je suis entrée avec mon band de fous furieux, avec mon Sylvain Pouliot, avec mon Christian Turcotte à la réalisation. J’ai chanté en même temps [qu’ils enregistraient la musique]. On a passé un mois en studio! C’est un cadeau de la vie parce que ça ne se fait plus aujourd’hui. Ça, ce sont les productions de Mario Pelchat. Quand il dit qu’il met de la qualité, il met de la qualité. Je pense que l’album s’est très bien vendu et ça vend encore : deux beaux prix au Gala Country pour l’Interprète féminine et l’Album de réinterprétation, une nomination à l’ADISQ aussi… Si je n’avais pas fait ce projet-là avec Mario et avec toute l’attention qu’il accorde à chacun de ses projets, autant au niveau des sous accordés à la promotion qu’à la beauté du concept, ça ne se serait pas passé comme ça! Si ça n’avait pas été de Mario, je ne l’aurais pas fait non plus. […] J’ai toujours présenté de la qualité. Je ne pars jamais en tournée sans avoir des jours et des jours de répétitions. Et c’est sérieux, je n’ai jamais présenté quelque chose d’approximatif, le public ne mérite pas ça. Le public se déplace et paye. Les gens sont devant toi et moi, j’ai un respect énorme pour ça. Alors il fallait que je le fasse avec Mario et ça a donné cette belle histoire et c’est un album que j’adore! C’est rare les albums que je réécoute et lui, je le réécoute! Parce que justement, quand je réécoute ces chansons-là, je revois ma petite maman d’amour. On a tous des souvenirs d’enfance reliés à toutes sortes d’événements, mais aussi à la musique. Et ça, c’est des beaux souvenirs pour moi parce que j’ai perdu ma maman trop vite, trop tôt. Et ça m’a permis de faire mon deuil de cette façon-là. 

« J’étais la seule dans la famille qui voulait écouter de la musique western. C’est mon enfance, c’était souriant, c’était drôle, c’était léger. C’est tellement des beaux souvenirs pour moi. » 

Qu’est-ce que ça te fait de partager ces souvenirs-là avec le public?

Quand j’ai fait la tournée de promotion, tous les journalistes me racontaient leurs souvenirs liés à cette musique-là et je n’aurais jamais pensé ça! Parce que tes souvenirs et ton enfance, ils t’appartiennent et tu te rends compte que cette musique-là s’est réellement promenée de familles en familles à l’époque. Beaucoup de gens ont été marqués. Je pense que si ça a aussi bien marché, c’est parce que ça rappelait aussi des beaux souvenirs. Le chanson « Le temps qu’il nous reste », elle est tellement actuelle. « Quelle importance le temps qu’il nous reste à vivre ? On va le faire ensemble. »

Pourquoi avoir décidé de faire cet album dans un univers country?

Mon enfance a baigné là-dedans, mais durant mon adolescence, j’ai passé à autres choses. J’étais une adolescente rebelle. J’ai commencé à faire de la musique dans les bars, j’avais 15 ans, et puis c’était du métal, c’était du rock. Ça allait avec mon état d’esprit, mon énergie. Mais après ça tu vieillis et tu te dis : « Ben voyons donc! » À 30 ans, quand j’ai sorti mon premier album avec la chanson Tomber, j’avais peur que le monde n’aime pas ça parce que c’était du western! Je travaillais dans les bars, j’avais des bottes de cowboy fuchsias! Je regrette tellement de les avoir jetées! Elles étaient écœurantes! Mais personne ne portait ça, des bottes de cowboy à l’époque. Ça a toujours été dans ma chaire et dans mon sang, c’est dans mon ADN musical, c’est ce que j’ai écouté dans mon enfance. Quand j’ai fait « Au nom de la raison » et que je faisais les harmonies vocales en studio, le producteur a dit que mes arrangements de voix, c’était vraiment country western! C’est ça que je veux, c’est ça que j’entends. […]

Depuis des années, les choses compliquées, j’embarque pu là dedans. Depuis toutes ces années où j’ai assumé ma fibre country et pas à peu près, l’environnement est léger, c’est drôle, tout le monde sourit. Mes shows Les Symfolies de Noël, c’est un show country de Noël complètement déjanté. Ce sont des chansons country de Noël et du traditionnel avec Maxime, Paul, Annie, Brigitte Boisjoli, Deux Frères. C’est un répertoire country des années 1940 jusqu’à maintenant. C’est malade, c’est le party! On rit et c’est ça que je veux. J’ai 61 ans et j’en veux plus de monde compliqué. C’est fini! 

Quel est ton tout premier souvenir lié à la musique country?

Ah mon dieu! C’est quand j’allais dans les bars country western! Chez nous, dans le village, c’était que ça la musique qu’on avait dans les bars. Les premiers shows que j’ai vus, c’était dans la salle à côté de chez nous. Les shows, c’était l’été parce que l’hiver, on avait de la misère à se rendre dans mon village! Donc, c’était l’été et ils laissaient les portes de sécurité ouvertes et moi j’allais écouter le show comme ça par en arrière. Je me mettais la petite face dans la craque de la porte! J’étais en jaquette. C’était direct à côté de chez nous, ça fait que quand le show partait, moi je l’entendais de ma chambre et je partais l’écouter. C’était un pur bonheur pour moi. J’avais 7-8 ans et les dimanches après-midis, mes parents m’emmenaient avec eux autres dans les bars parce qu’on avait le droit d’y aller avec nos parents! J’étais la seule dans la famille qui voulait écouter de la musique western. C’est mon enfance, c’était souriant, c’était drôle, c’était léger. C’est tellement des beaux souvenirs pour moi. 

Questions en rafale

Qu’aimes-tu le plus de ton métier?

Le contact avec les gens.

Qu’est-ce qui te rend le plus heureuse?

Ma famille, mes enfants, mes petits-enfants.

De quoi es-tu la plus fière dans ta carrière?

D’avoir tenu tête, d’avoir appliqué mes principes, de n’avoir jamais baissé les épaules. Je ne me suis jamais fait embarquer sur la tête et j’en suis fière. Après toutes ces années, je peux regarder en arrière et je ne regrette rien.

Quelle chanson ne te lasseras-tu jamais d’écouter?

J’en ai tellement! Je dirais la chanson Sweet Dreams de Patsy Cline, avec les petits violons qu’on dirait une envolée d’abeilles. C’est tellement beau, ça je ne m’en tannerai jamais. Encore, je vois ma maman, mais là j’étais vraiment jeune quand ma maman écoutait ça. D’ailleurs pour moi, Patsy Cline, c’est la chanteuse qui m’a le plus influencée.

Décédé ou vivant, avec qui rêves-tu de monter sur scène?

La même! Ha Ha! Mais je dirais aussi Jim Cuddy, le chanteur de Blue Rodeo, le band country canadien. Pour moi, c’est une voix et c’est une authenticité Je fonds quand j’entends la voix de cet homme-là.

Pour terminer, que peut-on te souhaiter pour la suite?

La santé. La santé de ma famille et la mienne.

Pour suivre Laurence Jalbert, rendez-vous sur sa page Facebook en cliquant ici et sur son site web au www.laurencejalbert.ca.